Tous les articles par diemertetienne

Né en 1975, de nationalité française, je me consacre à la danse, à l'image photographique et à l'écriture, sous toutes ses formes. Titulaire d'un diplôme d'État de lecteur-correcteur (Formacom), j'assume la correction et le rewriting d'ouvrages littéraires, d'articles de presse, etc. En tant que journaliste, j'enquête sur les migrations internationales et sur la diversité à Paris. Enfin, j'ai une petite activité littéraire : poésie, nouvelles, et projets impossibles.

Correction et lutte syndicale

Les correcteurs s’organisent syndicalement sous la houlette du syndicat des correcteurs et tentent de faire valoir leurs droits : le statut de travailleur à domicile (TAD) est précaire, et certaines maisons d’édition ne respectent pas la convention collective de l’édition. Ainsi, elles peuvent à tout moment tarir le flux de livres à corriger et mettre le correcteur sur la touche. Ici un focus sur les éditions Harlequin (source : site Actualitté).

« La lecture angoissée ou la mort du correcteur »

Je signale ici un très bon article de Sophie Brissaud, daté de 1998, qui éclaire le métier de correcteur et jette — malheureusement — une ombre sur son avenir, tant la correction semble devenue un souci mineur pour les maisons d’édition : cliquer sur « en savoir plus sur le métier de correcteur ».

(On est passé de quatre ou cinq lectures successives à deux seulement, quand ce n’est pas la seule préparation de copie qui est pratiquée ou parfois l’absence pure et simple de correction. Or, un unique correcteur ne saurait identifier toutes les fautes d’orthographe, de français et de cohérence qui parsèment un ouvrage. Qu’on ne s’étonne donc pas de trouver ce texte sur le site du syndicat des correcteurs !) 

Note de lecture sur le livre intitulé Corrections, de T. Bernhard.

Après la mort par suicide de Roithamer, homme de science et architecte génial du Cône, le narrateur est chargé de mettre en ordre et d’archiver ses écrits en vue d’une édition posthume ; parmi ceux-ci l’ouvrage sur Altensam, d’où est originaire Roithamer, qui tient compte de la construction du Cône, a subi un étrange processus de correction de la part de son auteur. J’aimerais en rendre compte en le qualifiant de cas limite d’autocorrection.

 

Ma première remarque sera pour l’autocorrection. S’il est possible de corriger un écrit que l’on a soi-même commis, ce geste doit pourtant appeler une réserve. En effet, le correcteur arrive en position de tiers entre le texte et l’auteur : à ce titre, le correcteur est souvent appelé le « premier lecteur ». Or, l’autocorrection supprime cette fonction de tiers et ce détour nécessaire par l’autre. Cela revient, pour un médecin, à s’autodiagnostiquer, ou pour un psychanalyste, à s’auto-analyser (ce que Freud, en pionnier de la psychanalyse, a bel et bien fait, cf. L’Auto-analyse de Freud, Didier Anzieu). Notez que je distingue bien ici entre relecture et correction pure.

 

Voici en quoi cette correction de son œuvre par Roithamer est monstrueuse :

1) Sa correction correspond à une destruction.
Tout correcteur est conscient du caractère limité de son intervention sur un texte, qui plus est un texte littéraire ; il doit œuvrer dans le plus grand respect de l’auteur et se mettre entièrement à son service, dans le but de bonifier l’écriture. Dès lors, la démarche inverse, qui consiste à s’acharner sur un texte jusqu’à le faire disparaître, est tout à fait intéressante : il s’agit là d’une outrance du correcteur. Selon les termes de Thomas Bernhard, Roithamer a corrigé son étude « à mort ».

« Son assez longue étude sur Altensam […], il l’a de nouveau détruite en se mettant à la corriger et à la recorriger sans cesse et ici, dans la mansarde Höller, après la mort de sa sœur, il l’a finalement et définitivement réduite à néant par ses corrections incessantes, comme il le croyait, il l’a corrigée à mort et par là réduite à néant. » (p. 98)

2) Sa correction est un processus de réduction du texte.
Roithamer compose trois versions successives de son œuvre littéraire, inséparables, et issues l’une de l’autre. Sous l’effet du doute, qui serait le moteur même du processus de correction/rédaction, ces versions sont toujours plus courtes et plus denses : de huit cents pages, l’auteur passe à trois cents, puis à une synthèse de vingt pages, qu’il envisage de réduire encore puis de brûler — sans s’y résoudre.  

«  Que l’on pense : d’une matière comprenant plus de huit cents pages, finir par en tirer une ne comprenant plus que vingt ou trente pages, à ce que je sais, et ensuite avoir ainsi, d’une façon générale, mis en doute et détruit cette production tout entière, qu’il avait toujours désignée comme le plus important des produits capitaux de son esprit, l’avoir mise en doute et détruite, comme il le croyait, précisément par ce processus de renversement incessant de toutes ses pensées à l’intérieur de l’ensemble et de correction. » (p. 202) 

3) Sa correction est un retournement du sens.
Non content de parvenir  à une épure ou à un résumé, dont la tentation serait le « rien » ou un hypothétique degré zéro, le personnage transforme son étude de part en part : il engendre de la nouveauté à partir de l’objet pourtant achevé dans une première version et le retourne en un sens opposé. Inutile de préciser qu’une telle manœuvre de subversion par la correction serait un cauchemar pour n’importe quel auteur.

4) Cette correction « à mort » — à la fois destruction, réduction, et retournement du sens — est en fait l’achèvement même de l’œuvre.

« Son étude sur Altensam […], en retournant son sens par une correction totale, selon ses propres paroles, pour lui donner un sens opposé, il l’avait achevée. Effectivement, du fait que Roithamer, dans un processus infâme de correction, a retourné le sens de son étude pour lui donner un sens opposé, cette étude est devenue seulement alors une étude accomplie. » (p.99)

 

Dans ce processus de correction, il faut voir une métaphore du perfectionnisme obsessif du personnage et du soin méticuleux — finalement vain et inutile — qu’il a apporté à la construction de son œuvre majeure, destinée à sa sœur : le Cône d’habitation. Ce processus, tout d’ironie pour le monde de l’édition, n’est évoqué que dans deux brefs passages : le bouquin tourne en fait autour de la figure du narrateur, chargé de « trier et mettre en ordre » les écrits de l’architecte, puis autour du contenu du fameux rapport sur Altensam : détestation de l’Autriche, haine réciproque avec le personnage de la mère, exil en Angleterre… 

Formacom

La formation de lecteur-correcteur dispensée par Formacom est ouverte à une quarantaine de candidats par promotion, issus de tous horizons. Les deux principales modalités d’accès en sont : le financement, qui s’élève à une forte somme, et un test qui mêle orthographe, grammaire, lecture critique et culture générale. Celui-ci est loin d’être facile : je l’ai préparé pendant six mois, pour ma part.

La formation est issue du syndicat des correcteurs et reconnue dans le monde de la presse et de l’édition. Elle existe depuis 30 ans (ex-Coforma).

Voici le déroulement de l’enseignement sur six mois (780 heures) : le premier mois est consacré à l’apprentissage des bases du code typographique : distribution des capitales, traitement des nombres, emploi de l’italique, des petites capitales, etc. Au quatrième mois est confectionnée une brochure de huit pages : réalisation des coupes, enrichissement typo, iconographie, mise en page sur logiciel X-Press et rédaction de l’éditorial. C’est un temps fort qui permet de mettre en application le fameux code. L’apprentissage des logiciels est sans conteste l’un des avantages de cette formation sur d’autres offres : Word, X-Press, InDesign, Prolexis. Enfin, à l’issue des six mois est organisé un examen pour l’obtention du titre professionnel, enregistré au Répertoire national des certifications professionnelles

Les cours alternent des exercices d’orthotypo avec le grand Jean-Pierre Colignon ; des points difficiles de grammaire ; des exercices de lecture critique ; des modules de correction et des monitorats (par exemple, un correcteur du Monde diplomatique est venu animer quatre séances ; une correctrice spécialisée nous a parlé de la com, etc.). Ils permettent d’acquérir progressivement ce qui fait la pierre d’angle du métier : une méthode de questionnement.

J’ai vraiment aimé être confronté à la singularité de chacun des enseignants : au total une quinzaine d’intervenants et autant de styles, de manières d’envisager la correction et de faire un monde ; une vingtaine d’intervenants toutes matières confondues.

Qu’en est-il du travail dans la « vraie vie » (expression consacrée pendant la formation) ? Formacom suit ses élèves pendant un an, en leur fournissant régulièrement les offres que l’école reçoit. J’ai eu, pour ma part, une première année difficile, avec seulement une expérience en presse. J’ai fondé ma micro-entreprise dernièrement : j’ai eu trois commandes émanant de particuliers, depuis le 15 septembre. À chacun de faire son chemin ! 

voir mon site, consacré à la correction et à la littérature : http://www.lamaisondecorrection.blogspot.com